
1. Introduction — Une onde cérébrale n’est pas seulement une courbe
On représente souvent une onde cérébrale comme une ligne qui monte et descend sur un écran. Cette représentation est utile, mais elle cache une dimension essentielle : le cerveau est un objet étendu dans l’espace. Deux régions corticales peuvent osciller à la même fréquence tout en étant déphasées, et ce déphasage peut lui-même se déplacer.
Lorsque l’on cesse de regarder une électrode après l’autre et que l’on reconstruit l’activité comme un champ spatiotemporel, certaines oscillations ne ressemblent plus à des sinusoïdes indépendantes. Elles deviennent des ondes qui se propagent. Certaines sont presque planes. D’autres divergent depuis une source, convergent vers un puits, forment des selles — et certaines tournent autour d’un point singulier.
Ce dernier cas est une onde spirale.
Le phénomène n’est pas qu’une image séduisante. Entre 2023 et 2026, plusieurs études utilisant l’EEG haute densité, l’ECoG intracrânienne, l’imagerie de tension à grande échelle et l’électrophysiologie ont renforcé l’idée que les ondes tournantes sont un motif récurrent de l’activité cérébrale. Elles apparaissent pendant le sommeil, pendant des tâches de mémoire et dans des réseaux corticaux sensorimoteurs. En 2026, une étude chez la souris a même relié leur géométrie à une architecture axonale circulaire mesurable.
La question devient donc plus intéressante que « le cerveau fait-il des spirales? ».
La vraie question est :
2. De \(V(t)\) à \(V(\mathbf r,t)\) : le changement de point de vue
Une électrode placée à une position (\mathbf r) mesure un signal temporel que l’on peut idéaliser localement par
La fréquence nous dit à quelle vitesse l’oscillation se répète. L’amplitude (A) nous dit à quel point elle est forte. Mais pour comprendre une onde voyageuse, la variable décisive est souvent la phase (\phi).
Deux électrodes peuvent mesurer des oscillations de fréquence presque identique tout en étant décalées dans leur cycle. Si ce décalage varie progressivement d’une position à l’autre, on obtient un gradient de phase :
Ce gradient contient une information spatiale : il indique dans quelle direction la phase change le plus rapidement. En suivant son évolution dans le temps, on peut reconstruire un champ de propagation.
Une façon standard d’obtenir amplitude et phase instantanées consiste à former le signal analytique à l’aide de la transformée de Hilbert :
Cette écriture est déjà révélatrice. Elle transforme l’activité oscillatoire locale en un nombre complexe possédant une magnitude et un angle. Lorsque l’on fait cela pour des dizaines, des centaines ou des milliers de positions, le cerveau cesse d’être une collection de courbes : il devient un champ complexe.
Croquis pédagogique : une électrode ne voit pas la spirale
E1 ~~~~~~~
E2 ~~~~~~~
E3 ~~~~~~~
E4 ~~~~~~~
Même fréquence approximative,
mais déphasage spatial progressif.Croquis pédagogique : le même instant vu comme un champ
π/2
π 0
3π/2 ● π/2
0 π
3π/2Le symbole ● représente ici le voisinage d’une singularité de phase. Autour du point, la phase fait un tour complet.
3. La singularité : l’endroit où la phase n’a plus de sens

Une onde spirale est organisée autour d’un point spécial. Sur une boucle fermée (C) entourant ce point, la phase peut effectuer un tour complet :
Pour une spirale élémentaire, on rencontre typiquement (q=+1) ou (q=-1), selon le sens d’enroulement.
Le nombre (q) est un nombre d’enroulement. Il ne dépend pas du fait que la spirale soit parfaitement ronde. On peut tordre ou étirer continûment le motif : tant qu’on ne fait pas passer la boucle à travers une singularité ou qu’on n’annihile pas un défaut avec son opposé, l’enroulement reste.
Mais il existe une subtilité : quelle phase attribuer exactement au centre?
Si l’on tourne autour du centre et que toutes les phases (0\rightarrow2\pi) apparaissent, il n’existe pas d’angle unique pouvant être assigné au point central. Pour que le champ complexe
reste cohérent, son amplitude doit devenir très faible près du cœur :
C’est précisément ce que l’étude EEG de 2025 observe : l’amplitude normalisée diminue fortement près des centres détectés.
Le « trou » central n’est donc pas une décoration graphique. Il est intimement lié à la définition même de la singularité de phase.
4. Le sommeil N2 : 256 électrodes et des dizaines de milliers de spirales
En 2025, Yiben Xu et ses collègues ont analysé des enregistrements EEG haute densité chez neuf participants souffrant d’apnée obstructive du sommeil. Le casque comportait 256 électrodes, dont 166 au-dessus des oreilles ont été utilisées pour reconstruire des cartes corticales bidimensionnelles.
Les auteurs se sont concentrés sur les fuseaux du sommeil N2, des bouffées oscillatoires typiques dans la bande
Après filtrage, extraction de la phase instantanée et construction des champs de vitesse de phase, ils ont identifié plusieurs familles de motifs : ondes planes, sources, puits, selles et spirales.
Le résultat marquant est quantitatif : environ 40 % des champs de vitesse de phase pendant les épisodes de fuseaux étaient organisés en spirales autour de singularités. Après application de critères conservateurs, l’analyse a retenu 36 212 épisodes spiralés, avec une durée moyenne d’environ
Ce chiffre est important. Il empêche de présenter le résultat comme une chasse au motif où l’on aurait trouvé quelques belles images dans un océan de données. Le phénomène est fréquent dans le jeu de données étudié.
Les auteurs ont en plus construit un modèle nul par randomisation spatiotemporelle de la phase. Ils ont exigé que les spirales retenues dépassent des seuils de taille et de durée dérivés de ce modèle nul, notamment au moins trois cycles de rotation pour les événements analysés en profondeur.
Autrement dit : une spirale n’était pas acceptée uniquement parce qu’un champ coloré « avait l’air de tourner ».
5. Une spirale peut tourner pendant que son centre voyage
Une image fixe donne l’impression qu’une spirale possède un noyau immobile. Le cerveau est moins coopératif.
Les centres détectés peuvent eux-mêmes se déplacer à travers le cortex. L’étude de 2025 distingue notamment des spirales locales, qui « jitter » dans une région relativement restreinte, et des spirales à longue portée dont le centre traverse une portion importante de la carte corticale.
Les spirales à longue portée avaient également des durées de vie supérieures aux spirales locales dans ce jeu de données.
On obtient donc deux dynamiques superposées :
- la phase tourne autour du centre ;
- le centre se déplace lui-même.
Il ne faut pas imaginer une roue vissée au cortex. C’est plutôt une rotation transportée par un défaut mobile du champ de phase.
Croquis : rotation + dérive
t0 t1 t2
↺ ↺ ↺
● ●───→ ●
trajectoire ────╯6. De l’EEG au cortex : le problème de l’espace
L’EEG mesure des potentiels à la surface du cuir chevelu. Les champs électriques y sont brouillés par la conduction volumique à travers le cerveau, le liquide cérébrospinal, le crâne et les tissus mous. Une spirale observée au niveau des capteurs pourrait donc être soupçonnée d’être un artefact de projection.
C’est pourquoi l’étude a également effectué une reconstruction au niveau des sources corticales. Les auteurs rapportent que les projections de source présentent elles aussi des structures spiralées cohérentes avec celles observées au niveau des capteurs.
Ce point ne rend pas l’EEG magiquement précis au millimètre. Il renforce plutôt l’argument suivant : la structure observée n’est pas simplement une bizarrerie triviale du placement des électrodes.
7. Mémoire et âge : résultat fascinant, échantillon minuscule

L’étude de 2025 ne s’est pas arrêtée à la détection géométrique. Les auteurs ont examiné la constance des trajectoires d’une nuit à l’autre et sur un intervalle d’environ trois mois.
La constance à long terme des trajectoires spiralées était positivement corrélée avec la rétention mnésique nocturne :
Elle diminuait également avec l’âge dans cet échantillon.
Ces associations sont intrigantes, mais elles doivent être présentées avec une grosse étiquette méthodologique : neuf participants, tous des hommes, âge moyen d’environ 50 ans, tous avec une apnée obstructive du sommeil modérée à sévère et étudiés avant/après traitement CPAP.
Une corrélation forte sur (n=9) ne transforme pas la trajectoire d’une spirale en biomarqueur clinique validé.
Encadré — 9 cerveaux ne font pas une loi de la nature
Le résultat mérite d’être pris au sérieux. Il ne mérite pas d’être exagéré.
Pour établir un biomarqueur général de mémoire ou de vieillissement, il faudrait des cohortes plus grandes, plus diverses, des réplications indépendantes et des validations prospectives.
8. 2026 : les spirales apparaissent aussi pendant la mémoire éveillée
Le sommeil n’est pas le seul contexte.
En avril 2026, Anup Das, Erfan Zabeh, Bard Ermentrout et Joshua Jacobs ont publié une étude utilisant des enregistrements cérébraux directs chez l’humain pendant plusieurs tâches de mémoire. Leur analyse ne supposait pas a priori que les ondes devaient être planes.
Ils ont observé une véritable ménagerie de géométries :
- ondes planes ;
- ondes rotationnelles ou spiralées ;
- sources ;
- puits ;
- structures concentriques ;
- motifs plus complexes.
Plus important : les géométries et leurs forces variaient avec des états comportementaux précis. Dans certaines analyses, les motifs permettaient même de distinguer des éléments mémorisés spécifiques.
Les ondes rotationnelles étaient présentes dans plusieurs régions frontales, temporales et pariétales, et dans les tâches de mémoire spatiale comme verbale.
Cela ne signifie pas qu’« une spirale = un souvenir ». Ce serait une réduction absurde. Le résultat est plus subtil : la configuration spatiotemporelle des ondes porte de l’information sur l’état du traitement cortical.
Croquis — le zoo des ondes
PLANE SOURCE PUITS SPIRALE SELLE
→ → → → ↖ ↑ ↗ ↘ ↓ ↙ ↗ → ↘ ↘ ↙
→ → → → ← ● → → ● ← ↑ ● ↓ ●
→ → → → ↙ ↓ ↘ ↗ ↑ ↖ ↖ ← ↙ ↗ ↖9. 18 juin 2026 : la spirale rencontre son câblage
Le pas le plus spectaculaire de 2026 vient d’une étude publiée dans Science sur le cerveau de souris.
Les chercheurs ont utilisé de l’imagerie corticale à grande échelle et de l’électrophysiologie pour suivre des ondes qui tournent à travers les cartes sensorielles. Ils ont trouvé que les ondes rotationnelles apparaissaient fréquemment dans le cortex somatosensoriel.
Puis ils ont regardé l’anatomie.
Les projections axonales locales présentaient une organisation circulaire correspondante : les directions préférentielles du câblage étaient arrangées d’une façon compatible avec la rotation de l’activité.
Les vagues étaient en outre coordonnées :
- entre les deux hémisphères ;
- entre régions sensorielles et motrices ;
- avec l’activité de structures plus profondes, notamment le thalamus, le striatum et le mésencéphale.
Un petit souffle d’air appliqué aux vibrisses gauches pouvait déclencher une séquence d’ondes tournant dans le cortex sensoriel droit, avec des phénomènes correspondants dans le cortex moteur.
Cette observation fait passer l’histoire d’un motif purement descriptif vers une question causale : la structure du réseau fournit-elle une piste géométrique privilégiée à la propagation?
Il faut toutefois garder le conditionnel pour les fonctions cognitives globales. L’existence du circuit et son rapport avec la géométrie de l’onde sont des résultats expérimentaux ; l’idée que ces vagues servent d’« horloge espace-temps » pour sensation et action reste une interprétation fonctionnelle.
10. Comment détecter une spirale sans la voir à l’œil
Dans un champ de phase (\phi(\mathbf r,t)), on peut définir un champ de vitesse de phase. Une écriture simplifiée met l’accent sur le gradient :
La rotation locale peut être résumée par une vorticité :
Une spirale produit une région localisée de forte vorticité autour de son cœur. Le signe peut distinguer les deux sens de rotation.
La détection pratique est plus compliquée qu’une seule équation : il faut gérer le repliement de phase entre (-\pi) et (\pi), l’interpolation spatiale, les bords de la grille, le bruit, les artefacts de volume et le suivi temporel du centre.
C’est précisément pourquoi les études modernes utilisent des critères statistiques, des modèles nuls et des contraintes de durée.
La topologie est robuste ; la mesure, elle, ne l’est pas automatiquement.
11. Cerveau, cœur, superfluide : même syntaxe, systèmes différents
Spirals Everywhere possède déjà deux articles qui permettent une comparaison particulièrement instructive.
À lire aussi : Spirales cardiaques : quand la réentrée électrique entretient l’arythmie et Du filament au point : le vortex quantique entre 3D, 2D et singularité topologique.
Cœur
Dans le tissu cardiaque, l’onde de dépolarisation peut se réentrer dans un milieu excitable et former une onde spirale. La dynamique dépend de l’excitabilité, de la période réfractaire, de la conduction et des hétérogénéités.
Vortex quantique
Dans un superfluide ou un condensat cohérent, le champ d’ordre complexe
possède un cœur où l’amplitude chute et autour duquel la phase s’enroule d’un multiple entier de (2\pi).
Cerveau
Dans les analyses corticales, on reconstruit un champ oscillatoire
dans lequel des singularités de phase et des rotations locales peuvent apparaître.
La ressemblance mathématique est réelle :
Mais les substrats sont radicalement différents.
Voilà la convergence intéressante : pas « trois choses qui ressemblent à une spirale », mais trois systèmes où l’analyse d’un champ et de sa phase mène à une singularité entourée d’un enroulement.
12. Ce que l’on sait, ce que l’on soupçonne, ce que l’on ignore
Observé
- Des ondes spiralées existent dans plusieurs types de mesures cérébrales et plusieurs états.
- Les fuseaux N2 humains peuvent s’organiser fréquemment en spirales à grande échelle.
- Les centres peuvent se déplacer.
- Dans un petit échantillon EEG, la constance des trajectoires est associée à la rétention mnésique et à l’âge.
- Des ondes rotationnelles intracrâniennes humaines varient avec des états de tâches mnésiques.
- Chez la souris, certaines ondes rotationnelles correspondent à une organisation axonale circulaire et s’inscrivent dans une coordination sensorimotrice plus large.
Plausible mais pas démontré universellement
- Les spirales pourraient organiser l’ordre temporel d’activation de régions éloignées.
- Leur géométrie pourrait contribuer à sélectionner des routes de communication dans le cortex.
- Certaines propriétés des trajectoires pourraient devenir des biomarqueurs utiles.
Inconnu
- À quel point ces mécanismes se généralisent à une population humaine saine et diversifiée.
- Si la manipulation ciblée d’une spirale changerait causalement un souvenir ou une performance cognitive.
- Comment les spirales observées à différentes échelles et avec différentes technologies se correspondent exactement.
- Si une théorie unifiée des ondes corticales peut relier sommeil, perception, mémoire et action sans réduire la diversité des mécanismes.
Ce dernier groupe est le plus important. Une nouvelle structure devient intéressante scientifiquement non lorsqu’on lui attribue immédiatement toutes les fonctions, mais lorsqu’elle permet de poser de meilleures questions.
13. Conclusion — Quand la phase devient géographie
Une onde cérébrale n’est pas seulement une fréquence. C’est aussi une position, une direction et une phase relative aux régions voisines.
Dès que ces dimensions sont prises au sérieux, la géographie de l’activité corticale change : les oscillations peuvent voyager, converger, diverger et tourner.
Entre les spirales du sommeil humain, les ondes rotationnelles de la mémoire intracrânienne et les circuits sensoriels circulaires observés chez la souris en 2026, une idée se précise : la forme spatiotemporelle de l’activité pourrait être une variable fonctionnelle du cerveau, pas seulement un arrière-plan.
Il reste encore beaucoup à démontrer. Mais une chose est devenue difficile à ignorer : lorsqu’on reconstruit le cerveau comme un champ dynamique plutôt que comme une pile de courbes, certaines de ses structures les plus intéressantes ont un centre autour duquel la phase fait un tour complet.
Pour une fois, dire que « le cerveau tourne en rond » pourrait être techniquement défendable — à condition d’avoir beaucoup d’électrodes et de préciser exactement ce que l’on veut dire.